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Digital Detox : Un journaliste fait le pari fou de vivre 90 jours…déconnecté

Digital Detox

Quadra, papa, parisien et journaliste, Pierre-Olivier Labbé incarne dans son documentaire, “Digital Detox : comment j’ai vécu 90 jours sans Internet” , le stéréotype de “l’Homme Moderne”, piégé par son monde digital, et contraint, pour retrouver son essence, d’en passer par un sevrage. Le portrait cathartique d’un martyre du numérique qui a prouvé que : oui, la déconnexion, c’est possible. Retrouvez Digital Detox sur Canal+ le mercredi 25 février à 20h50.

Docu-podcast et matos d’agent secret

Contacté par téléphone, Pierre-O, comme il se présente, est à la fois réalisateur et “cobaye” de son documentaire.  C’est en effet un nouveau genre que nous propose de découvrir ce journaliste en veste et baskets blanches : le docu-podcast, avec inclusion de gifs façon Tumblr pour déclencher l’effet “lol”. Un parti prit, celui de ressembler aux Youtubeurs bien connus des internautes, Cyprien ou Norman fait des vidéos. “Je voulais que ce film ressemble à ce qui se fait sur les réseaux sociaux. On a fait de beaux plans, de belles images avec une grosse caméra, mais on a aussi utilisé ce qui permet d’avoir cette image prise sur le vif : une GoPro, un téléphone portable… On a failli avoir des drones, mais finalement, on a utilisé une caméra dans des lunettes, et une caméra-stylo pour des visions subjectives. Cette technologie d’agent secret, c’était impensable il y a quelques années, maintenant tout le monde s’en sert…!

Pierre-Olivier Labbé, de son propre aveu, n’éteignait jamais son smartphone avant cette expérience, et communiquait (presque) exclusivement par F.T.I (Facebook, Twitter, Instagram). Chaque petite parcelle de vie était partagée avec ses followers, des Like, des Poke, des Tweets… un homme 2.0 à l’aise comme un poisson dans l’eau avec son smartphone. Un “phubber” (terme issu de phone et snubbing : snober, c’est-à-dire ignorer des personnes physiquement présentes en consultant son smartphone, selon Wikipédia).

A force, il s’est demandé si c’était bien normal, tout ça.

C’est grave docteur ?

En allant consulter un spécialiste des addictions au numérique, Pierre-Olivier Labbé pose son cadre autour d’un des personnages récurrents du film, la figure du psy, celui qui suit toutes les étapes de sa désintox, et lui apprend qu’il est atteint de Fomo, Fear Of Missing Out, en français : la peur de rater quelque chose, mais également de nomophobie : la peur de perdre son mobile.

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Lors de l’entretien, le smartphone de Pierre-O sonne, il s’excuse… et perd le fil de ses confessions sur le divan. Difficile pour lui de résister à l’appel de ces notifications si tentatrices, il explique pourquoi : “Il y a un truc avec l’inactivité, c’est presque psychiatrique. Le smartphone, c’est devenu un objet qui donne de la contenance en société…comme la clope ! Inconsciemment, on utilise cet objet comme un échappatoire, pour éviter de se retrouver seul face à soi-même. Lorsque j’ai commencé à me déconnecter, je suis allé au resto avec des amis. J’ai vu que 4 personnes sur 6 étaient penchées sur leur téléphone, à table, c’est là que j’ai mis le doigt dessus. J’ai pris conscience du problème.”

Les affres de la vie déconnectée

Du coup, Pierre-O part en croisade contre le mal qui le ronge : l’hyperconnexion, la notification-addiction, la tweetophagie. Dans son salon, il ouvre son ordi portable une dernière fois, agite ses doigts au dessus du clavier et saisit le message qui clôturera sa “vie d’avant” dans un statut Facebook triomphaliste. C’est la fin de l’ère digitale totalitaire, autant que ses contacts le sachent, il a pris trois mois ferme. Mise en scène éloquente d’un renouveau, une orientation quasi-ascétique pour ce tech-addict, et une redécouverte façon Chasse, Pêche et Tradition de la vie, la vraie.

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Capture d’écran du documentaire Digital Detox avec fautes de frappe authentiques

Première étape : se mettre au vert. Alors Pierre-Olivier part en Lozère, un des départements français qui possède la plus mauvaise couverture réseau. Et là, il croise des autochtones étranges, qui ne subissent pas la suprématie de la notification push. En col V et baskets, il arpente les chemins, marche, roule en VTT, pêche, lit des bouquins au soleil. Et il doit bien l’admettre : c’est le kiff. Puis il enchaîne sur San Francisco et découvre les camps hippie “Unplugged”, conçus pour redonner aux gens le goût de la vie sans connexion. Les téléphones sont tous au vestiaire, et les participants sont souvent les instigateurs de ces technologies si chronophages. Toute l’intelligentsia de la Silicon Valley qui se ressource en tapant à la machine à écrire et en peignant des cailloux.

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Eh non, ce n’est même pas du e-paper.

Le périple déconnecté de Pierre-Olivier Labbé prend une tournure masochiste lorsqu’il se rend volontairement en Corée du Sud, le pays de la 4G et du tout-connecté. Il arrive avec son fidèle compagnon de voyage, son “dumbphone”, un tél probablement classé obsolète là-bas. Et dès la sortie de l’aéroport, son assistant coréen l’informe qu’il ne pourra même pas s’en servir, car ici, il faut être compatible 4G pour pouvoir téléphoner.

On a demandé à Pierre-O s’il aimait bien souffrir, et voici sa réponse :

Là où j’ai été le plus maso, c’est avec la préparation du documentaire. Ce que vous ne voyez pas à l’image, c’est que la préparation déconnectée a été un en-fer ! On a failli montrer comment on avait préparé le film, sans connexion, mais ça cassait le rythme de la narration. On a voulu aller en Corée, parce que, là-bas, en dépit d’une discipline de fer, on ne peut pas échapper complètement à la connexion. J’y suis allé pour voir ce qui allait nous tomber dessus d’ici 4-5 ans, soit à peu près l’avance qu’ils ont sur nous à ce niveau. Ils auront la 5G en 2020. Le constat que j’ai fait en Corée, c’est qu’il y a dix ans, le luxe c’était d’être connecté, dans dix ans, le luxe ça sera de ne pas l’être.

Retour à la vie 2.0

Après une série d’étapes initiatiques, la rencontre d’ados qui vivent très bien sans être hyper connectés via un réseau éducatif marginal, deux jeunes filles de 17 ans qui utilisent leur smartphone comme un prolongement de leur main et autres aventures, Pierre-O rentre à la maison, et -ouf, soulagement- récupère ses “joujoux numériques“. Mais quelque chose a changé. Pierre-O se reconnecte le 1er décembre, après trois mois d’abstinence, sans faute.

A la fin de ces trois mois, j’étais pressé de retrouver mes jouets numériques, mais aussi très flippé de la façon dont j’allais reprendre. J’ai repensé mon usage et instauré de nouvelles règles et une vraie discipline perso. J’ai par exemple re-paramétré mon téléphone pour ne pas recevoir de notifications bruyantes au cours de la journée. Je prends du temps déconnecté lorsque je suis avec mes enfants, le weekend avec ma femme ou avec mes amis. Avant, mon téléphone n’était jamais éteint, donc quelque chose a clairement changé. Grâce aux conseils que j’ai pu glaner, notamment chez le psy, j’ai acheté un radio-réveil ! Et j’ai un nouveau rituel, différent de celui du smartphone sur la table de nuit, maintenant le matin, je me réveille avec France Inter.

Une nouvelle vision du monde

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Grâce à cette expérience, Pierre-Olivier Labbé a appris à reprendre le dessus sur la technologie, et choisit quand il souhaite l’utiliser plutôt que de se laisser envahir par elle. Depuis l’annonce de la diffusion du documentaire, il a tendu un miroir à la société. “La presse est dithyrambique, de Grazia à Télérama, en passant par 20minutes (et Objetconnecte.net bien entendu, ndlr). Ca me fait halluciner comme les gens se réapproprient le sujet.” Et des sujets, Pierre-O en a plein ses tiroirs et prévoit déjà de nouveaux projets en format 90 minutes avec Canal+, qui a été emballé par Digital Detox.

Pourquoi Pierre-O fascine tant les journalistes, et le public qui verra son documentaire le 25 février ?

Moi rédactrice, je pense que c’est parce que le journaliste parigot saturé d’ondes wi-fi qu’incarne Pierre-O est une figure, un personnage, un stéréotype, et qu’il s’assume à fond en tant que tel dans sa mise en scène. Et ce qui fait du bien, pour une fois, c’est qu’il n’y a pas de blabla réac, pas de discours moralisateur. Pierre-Olivier Labbé véhicule de la good vibe avec le matériau que des générations se sont tellement évertuées à diaboliser. Il vous décomplexe de vos petites addictions à cet objet totem qu’est votre smartphone. Une marque à emblème fruitier avait prévenu qu’elle rendrait ses clients amoureux de leur téléphone…Pari réussi. Tout le paradoxe d’être un phubber, cet espèce d’handicapé des relations sociales, c’est qu’on demande malgré tout à notre téléphone de nous donner quotidiennement notre dose d’émotions fortes, à toute vitesse et en grande quantité. Les markéteux parlent d’effet “Wahou”. Nous n’avons donc pas perdu la capacité de nous émerveiller, notre émerveillement est simplement tourné vers des choses différentes.

On peut dire que quelque part, avec ce documentaire, et si on voulait être pompeux (soyons-le) : Pierre-Olivier Labbé nous permet d’embrasser le futur et de ne plus avoir peur. On est prêts.
Mais pas le weekend, le weekend c’est pêche en rivière et bouquin au soleil !

Vous voulez voir Digital Detox ? C’est ce soir sur Canal+ (le 25 février à 20h50). Un documentaire de 90 minutes, sur une idée de Jean Marie Michel, réalisé par Pierre-Olivier Labbé et Pierre-Louis Lacombe. Produit par Capa TV, avec la participation de Canal+.

 Remerciements à Pierre-Olivier Labbé et Aude Boussarie
Propos recueillis par Barbara Prose